Edito  
         
 

Le travail de Denis ANSEL au cours des cinq dernières années invite à la réflexion sur la nature et le sens des représentations. TON BEAU ROUGE, LUCRECE fait ainsi dialoguer différentes formes inventées par le genre humain pour exprimer la réalité du monde : le langage (et notamment sa trace écrite), les fac-similés (et en particulier la réplique photographique) et l'art qui au passage se charge de philosophie. Ici le réel rencontre sa représentation picturale, son image photographique et sa dénomination (mais aussi son reflet, sa trace, sa symbolique ou son imaginaire etc.). Le tout se combine, s'entrecroise ou s'emmêle, s'équilibre ou s'affronte, par deux ou par trois, dans l'ordre ou le désordre, mais toujours avec cette question lancinante : le Même l'emporte-t-il sur l'Autre ? L'interrelation crée-t-elle du sens ou le met-elle en vacance? Dans cette confrontation des signifiants, le langage pourrait a priori sembler discrédité, en raison de son insuffisance à traduire l'esprit et c'est bien ainsi que s'affichent les tranches de mots de la série Vacance ou les lambeaux de textes de certaines Portes(Antigone et Iphigénie) : la langue y est morte et le sens littéral absent. Mais à l'inverse le nom Koré triomphe en lettres de sang, dans la tradition la plus pure de l'art conceptuel. Ailleurs, sur les Portes énumératives et les Terres d'ombre, les variations sont modulées, car au fond peu importe pour l'artiste que les réponses restent ouvertes et complexes, l'essentiel étant dans des combinaisons renouvelées.

Mais la démarche de Denis ANSEL ne se réduit pas à un théâtre d'idées, à une recherche de "l'art aprés la philosophie". De multiples accès ouvrent sur son oeuvre et lui-même, dans le texte qu'il livre pour ce catalogue, insiste sur la prégnance du désir et les mystères du féminin. Nul besoin donc d'ajouter sur ce thème des mots aux siens. Par contre, on relèvera la présence insistante de ce qui évoque le passage, le seuil, l'initiation... le rôle corrélatif des césures, brisures et fêlures, bref des lignes qui séparent ou structurent... et l'importance concomitante des "entre-deux" : entre verbe et chose, entre fille et femme... Et le titre de l'exposition TON BEAU ROUGE, LUCRECE poursuit la série de ces couples : le noir est deuil et le rouge féminin, pour qu'en retour l'homme soit noir et la vie en rouge...




Joël DELAINE
Conservateur en chef du Musée des Beaux-Arts
et du Musée Historique de Mulhouse

Extrait du texte "où la vie secrète l'art" 2004.